Départ d’un voyage

J’adresse ce site à ma mère, inconditionnelle supportrice de mes réflexions bibliques, bien qu’éloignée du jargon technique qui les accompagne parfois.

J’espère rendre à la terre ce que l’ordre du discours scientifique et philosophique en décroche. Il le cache parfois derrière une langue en apparence trop abstraite. Il crée parfois une sphère trop à part du brouhaha qui fait nos vies. Or, ce bazar est, à mon sens, le seul vrai lieu de science qui compte.

J’adresse ce site à Jean-Mikhaël, compagnon de pèlerinage (je lui dois le nom du site par conseil de lecture interposé1). J’ai souvent pu partager avec lui, en affinité, le type de réflexions que j’y écris. Et je lui dois la possibilité d’autoriser certaines réflexions au sein d’une orthodoxie parfois austère.

J’espère réussir ce trait d’union entre l’orthodoxie, son histoire, la modernité et la pensée sacramentelle. J’espère réussir à ordonner l’effervescence de nos partages.

Ce site a pour point de départ – et seulement de départ, car qui sait où mène un voyage – une tension qui j’espère deviendra fertile. Je la travaille et l’explore, à l’oral et dans quelques notes, depuis maintenant quatre années. Cet espace aura pour objet de rassembler et de développer, avec l’effervescence et l’arborescence qu’une écriture de blog permet.

Trois personnages

Le chrétien…

En tant que chrétien qui se reconnaît dans l’orthodoxie historique de l’Église, je professe un ensemble de vérités issues du travail d’herméneutique de la Bible que je crois être la parole inspirée de Dieu. De ce fait, je souscris à la possibilité pour l’humain de travailler à (et de réussir) la production de formulations vraies et suffisantes (sous un certain rapport et dans une certaine mesure) pour décrire le réel (l’éventail des compréhensions protestantes du Salut par exemple) qu’il soit question du fonctionnement d’un muscle, d’une réflexion morale ou de Dieu.

De ce fait, je considère que l’homme profère des vérités et des mensonges, des paroles plus ou moins vraies, lorsqu’il tente de décrire le monde qui l’entoure et d’en décrire le fonctionnement. J’accepte donc qu’il soit possible et légitime de valoriser certains énoncés plutôt que d’autres. Je m’inscris en contre de la tournure populaire qui voudrait que chacun ait sa vérité. Oui, sur un plan subjectif, chacun peut ressentir avoir une manière de voir singulière. Et sa vue propre sur le monde peut lui en donner une expérience divergente de la personne d’à côté (un résumé hasardeux des certains acquis des sciences sociales). Mais cela n’implique pas que le réel change, en lui-même, en fonction du regard de chacun et que l’un n’ait pas raison par rapport à l’autre.

Selon la perspective de ma foi, Dieu est le fondement de tout ainsi que Paul l’indique dans l’épître aux romains : « Tout est de lui, par lui et pour lui. A lui la gloire pour toujours ! Amen ! » (11 : 36)2.

… et le sociologue…

En tant que chercheur en sciences sociales, je m’intéresse aux processus à travers lesquels l’homme construit ce qu’il considère comme vrai. Ce paradigme épistémologique dit constructiviste fait donc un pas de côté quant aux affirmations de vérité et traite comme des données à analyser les activités à travers lesquelles l’humain parvient à établir ce qu’il considérera comme vrai. L’enjeu du constructivisme n’est pas de découvrir ce qui est vrai, mais comment l’homme arrive à croire que le monde fonctionne en accord avec tel ou tel énoncé. La « vérité » du constructivisme est la plausibilité de sa compréhension des processus par lesquels les hommes pensent trouver, manipulent, imposent des énoncés qu’ils considèrent comme vrais.

En bref, le théologien analysera que l’Esprit donne la nouvelle naissance sur décret divin et amène ainsi la personne à croire. Le sociologue montrera comment les relations jouent un rôle dans la conversion3. Ou encore, le théologien s’inscrira en rupture d’avec la théologie de son temps en affirmant que la Parole de Dieu a été mal comprise et tentera d’établir ou de rétablir la bonne compréhension. L’historien se demandera quelles conditions historiques ont rendu possible l’apparition d’une telle idée, ou encore, il tentera de réfléchir la continuité historique des théories décriées4. Finalement, là où le chrétien, dans la perspective historique des églises catholiques et protestantes a minima, croit à l’existence d’une « vérité vraie » au-delà des points de vue de tous, le sociologue propose de suspendre son jugement pour analyser les conditions sociales de la croyance. Qu’est-ce que Dieu ? Peu importe ! Par contre, il lui faut comprendre ce qu’une société en dit, en fait et fait en son nom5.

L’approche scientifique historique résout le problème en acceptant la dichotomie. Max Weber6 en parlant du métier de chercheur insiste sur la nécessité de suspendre son jugement moral pendant l’activité de recherche (rupture épistémologique). Le chercheur peut avoir une préférence politique, et donc croire en un énoncé qu’il considèrera comme vrai sur un plan moral (les humains sont tous d’égale valeur, par exemple). Mais il ne pourra pas faire une recherche qui parte de ce principe, car elle manquerait de neutralité. Imaginons qu’il s’intéresse à la pratique de l’esclavage. Pour faire œuvre de sociologue, il devra suspendre sa conception du monde pour comprendre ce qui, dans une société donnée, rend possible de considérer quelqu’un comme une marchandise.

Or, une telle démarche entre, sous un certain regard, en tension avec ma foi, dans le sens où elle propose de séparer une partie de la vie du reste pour la faire fonctionner selon certains principes propres qui refusent souvent de se positionner sur le réel (excepté sur la véracité des théories sociologiques).

Il faut par ailleurs noter que l’approche constructiviste contribue à nourrir l’idée que la foi n’est qu’une option socialement construite parmi d’autres. Cette approche prend plaisir à « déconstruire » les visions du monde que les gens ont. Car si le constructivisme se veut, avant tout, une approche non morale, une certaine morale en émane volontairement ou non : toute croyance se vaut, il est donc intéressant d’amener de la critique vis-à-vis de toute assurance.

…en recherche-action

Le terreau sociologique qui m’a vu naître, plus en prise avec son actualité politique, critique cette idée de rupture épistémologique en remarquant que derrière la neutralité scientifique se cache, de manière sourde, les idées dominantes d’une époque. Par exemple, l’individu type auquel la sociologie s’est intéressée pendant longtemps est masculin, délaissant ainsi l’expérience des femmes. Ou encore, Durkheim, un des pères fondateurs, était réputé inquiet parce qu’il voyait percevait un risque de déliquescence de la société, inspirant une sociologie des grands ensembles sociaux, permettant de nourrir une réflexion conservatrice sur comment maintenir les équilibres sociaux (plutôt qu’une logique anarchiste par exemple).

Ces nouvelles approches ont mis en avant que produire une vérité pour un corps social s’accompagne toujours de rapports de pouvoir imposant la vision d’un groupe aux autres7. Et que produire un discours sur le réel, c’est le transformer en changeant les conditions d’appréhension et de gestion de ce dernier en ne s’appuyant que sur le point de vue de quelques groupes sociaux, réduisant les autres au silence.

Certains répondent à ces critiques de la neutralité en invitant le chercheur à une forme de réflexivité sur ses théorisations afin qu’il repère le bagage culturel qu’il embarque dans son processus de rupture. Pour d’autres, ceux à partir desquels j’opère, la science a une dimension politique à assumer. Elle ne peut se retrancher derrière une prétendue neutralité qui la sépare du brouhaha social tant elle embarque les valeurs d’une époque. La pensée ne doit pas se prétendre détachée et à côté. Si elle doit se nourrir d’un rapport critique aux manières de penser du quotidien, elle doit néanmoins rester pleinement en prise avec ce qui fait une époque, avec la manière dont son discours impacte celle-ci.

Partant de là, une partie des sciences sociales – celle dans laquelle je me reconnais – ont développé des démarches qui n’impliquent pas qu’une compréhension du monde, mais aussi sa transformation. Elles se détachent de la recherche de la seule compréhension de l’existant afin d’explorer ce qui serait possible, à quel prix et tentent de faire advenir des futurs désirés par certains groupes. Elle est une forme de lutte politique en ce qu’elle tente de faire entendre et faire compter des voix qui passent sinon inaperçues.

La science n’est alors pas une production de connaissances qui accepte un dialogue ouvert avec le reste de la société. Elle est l’exploration réfléchie de futurs possibles. Elle est création. L’enjeu est d’explorer ce qui pourrait être vrai et le faire advenir, sans préoccupation nécessaire pour un réel qui nous dépasserait. Ce qui entre en tension direct avec la considération première exprimée dans ce texte, à savoir que tout part de Dieu.

Tensions

Chacun de ces personnages aborde le réel différemment. Le chrétien place Dieu comme source et ordonnateur du réel, tant dans son fonctionnement de départ que normatif. Le sociologue classique s’intéresse à la réalité sociale, cette manière dont l’humain voit le réel – peu importe ce qu’il est vraiment – et aux logiques sociales de fonctionnement du monde. Celui qui s’inscrit dans la recherche-action se focalise sur contribuer à l’émergence démocratique dont l’enjeu est le croisement des avis, en bref : une vérité à hauteur d’homme.

Pour ma part, la tension centrale est dans la rencontre entre ces trois personnages qui ont construit ma vie. Comment croire pleinement, surtout si je considère que la foi n’est pas une des activités de la vie, mais son fondement ? Et ce, tout en cherchant à comprendre la diversité des regards sur la réalité (donc ceux qui s’opposeraient à la foi), sans pour autant relativiser chaque affirmation ? Tout en souscrivant à ces considérations, que certains appelleront avec horreur « postmodernes », quant aux rapports de pouvoir qui sous-tendent les énoncés décrivant le réel, quant à la nécessité de faire société en écoutant le plus de voix possible ? Et en considérant que la recherche peut aider à cette construction d’une société plus juste ?

Quel système de pensée permettrait de mettre Dieu au centre, tout en tenant compte des formalisations épistémologiques des dernières décennies ?

Les mélanges du pèlerin

Je cherche depuis des années à articuler ces éléments. Le plus simple aurait été d’abandonner ce que les sciences sociales proposent ou d’en revenir à une articulation wéberienne que je trouve pourtant (et je m’en expliquerai probablement dans un texte ultérieur) insatisfaisante. Pour autant, et malgré toute l’horreur qu’elles peuvent susciter pour certains chrétiens (en parallèle d’une utilisation paradoxale), je crois que les dernières approches en sciences sociales sont utiles et nécessaires.

Ce site a pour but de rassembler des réflexions qui seront orientées plus particulièrement autour de ce projet. Il est ma préoccupation centrale. Ce qui fait que tout s’y rapporte d’une façon ou d’une autre. Il est le projet d’un croyant au sens où il se fonde sur ma foi. Il est un projet épistémologique au sens où il se concentrera souvent sur les questions soulevées ci-dessus. Et il est un projet d’action au sens où les questions soulevées ci-dessus ne posent pas seulement la question spécialisée d’une production scientifique. La foi pose cette question devant Dieu (et donc aussi devant les hommes et leur vie partagée). La recherche-action la pose devant les hommes et leur vivre ensemble.

Et il espère être un projet de pèlerin au sens d’une exploration mouvante, consciente qu’elle n’arrivera pleinement à bon port qu’à sa fin.

Ce site sera aussi l’occasion de partager un ensemble de réflexions plus éparses, qui apparaîtront probablement déconnectées de cet enjeu. Ce pourra être le cas. Mais rien n’est jamais réellement loin de cet enjeu pour moi.


  1. Escalante, P., Minich , J. (2018). « Philosophy as a Way of Life: Reforming the Quest for Wisdom » in Minich, J. (ed.), Philosophy and the Christians: The Quest for Wisdom in the Light of Christ. Davenant Institute . ↩︎
  2. Nouvelle bible Segond.  ↩︎
  3. Le Pape, L. (2009). 12. « Tout change, mais rien ne change ». Les conversions religieuses sont-elles des bifurcations ?. Dans : Michel Grossetti éd., Bifurcations: Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement (pp. 212-223). Paris : La Découverte. https://doi.org/10.3917/dec.bessi.2009.01.0212  ↩︎
  4. De tels travaux ont dû se faire sur la réformation. D’un côté, les Luther et les Calvin pourfendant la théologie catholique romaine pour rétablir la vérité biblique. De l’autre, l’historien tentant de comprendre comment il fut possible pour la Réforme de se développer.  ↩︎
  5. Par exemple : Durkheim, E (2013). Les formes élémentaires de la vie religieuse : Le système totémique en Australie. Paris : PUF. ↩︎
  6. Weber, M. (2004). Le savant et le politique. Paris : 10/18. ↩︎
  7. Foucault est par exemple brillant pour démontrer cela. ↩︎
  • Départ d’un voyage

    Cet article est le premier du site. Il pose les raisons qui m’ont amené à le débuter à savoir la tension perçue entre l’épistémologie sous-tendant l’approche orthodoxe de la théologie (ma foi) et celle des sciences sociales (mon travail).